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Le
modèle canadien de la régulation de l'immigration – à prendre ou à
laisser ?
Par
Daniel
Arthur Laprès[1]
1.
- Introduction
Dans
le débat concernant la réforme de la loi sur l'immigration, le modèle
canadien est souvent évoqué pour illustrer le potentiel d'une politique
de sélectivité. Mais les mesures caractérisant l'immigration choisie
à la canadienne ne pourront pas être transplantées en isolement de leur
contexte ; aussi, est omise de la réforme française la catégorie d'immigrants
atteignant l'apothéose de la sélectivité, celle des investisseurs.
Dans
la compétition mondiale pour les travailleurs qualifiés, les Canadiens
veulent des lois équilibrées pour protéger les réfugiés[2]
et accueillir les immigrants, tout en réprimant les abus dans le respect
des valeurs et normes en matière de responsabilité sociale. La Charte
canadienne des droits et libertés consacre, inter alia, « le caractère
multiculturel du Canada, et la nécessité d'appuyer le développement
des communautés de langues officielles minoritaires ». La branche exécutive
au niveau fédéral inclut un ministère dédié à l'administration de
la politique d'immigration.[3]
Lors
de la réforme en 2001 de la législation canadienne, l'immigration a été
préconisée comme source de « diversité, de richesse et d'ouverture
sur le monde ». La mondialisation de la main-d'oeuvre est considérée
comme facteur de création d'emplois et de transfert de compétences dont
peuvent bénéficier les Canadiens.
L'immigration
engendre de profonds changements sociaux au Canada. Par exemple, le chinois
a supplanté le français en tant que seconde langue la plus parlée au
Canada. Après encore une génération, la majorité de la population de
Vancouver, troisième agglomération urbaine du pays, sera d'origine asiatique.
La Très Honorable Adrienne Louise Clarkson a été le premier chef d'Etat
canadien d'origine chinoise.[4]
Le
taux optimal des flux migratoires est âprement discuté dans une abondante
littérature traitant des enjeux et des conséquences économiques et sociales
de l'immigration.[5]
La pauvreté des immigrants au cours de leurs cinq premières années de
présence sur le territoire s'est récemment aggravé par rapport à celle
observée au début des années 1990s. L'immigration clandestine demeure
un fléau qui est exacerbé depuis le 11 septembre 2001 par les risques
du terrorisme international. Les orientations actuelles font aussi l'objet
d'un vigoureux débat politique et le nouveau Gouvernement fédéral dirigé
par le Parti Conservateur pourrait chercher à réduire les flux d'immigrants.
2.
– Le contexte de la politique d'immigration canadienne La
première loi nationale sur l'immigration a été adoptée en 1869 surtout
pour restreindre l'immigration en pratiquant une discrimination raciale
en particulier contre les asiatiques.[6]
Ce n'est qu'en 1967 que la discrimination raciale et la poursuite de l'intégrité
de la composition démographique ont été abandonnées. La réforme de
cette année a introduit le système d'évaluation des candidats à l'immigration
par l'application d'un système de points, lequel système perdure encore. Depuis
le début du vingtième siècle, les demandes d'immigration excédant les
besoins, les autorités canadiennes ont régulé les flux d'immigrants
en fonction de « la capacité d'absorption ». La
réforme de 1976 a consacré comme principes phares du régime canadien
: -la
promotion d'objectifs économiques et sociaux, le soutien à la réunification
familiale et la protection des réfugiés ; -la
distinction de quatre catégories d'immigrants : indépendants, famille,
parents assistés et humanitaire ; -l'établissement
par le Gouvernement fédéral de quantités annuelles cibles pour les différentes
catégories d'immigration et -le
partage de responsabilités avec les Provinces, ce qui a abouti à des
accords tels que celui entre le Canada et le Québec attribuant à ce dernier
l'administration des services d'immigration vers la Province. À
partir des années 1970 et en fonction des taux de chômage élevés et
des taux de croissance faibles engendrés par les crises successives sur
le marché du pétrole, les flux ont été ajustés à la baisse de sorte
qu'en 1984, seulement 83.000 immigrants sont arrivés au Canada, niveau
le plus bas atteint depuis deux décennies. Mais,
à la fin des années 1980s, ce modèle de régulation a été modifié
et les admissions au cours des années 1990s ont dépassé les 200.000
par an, avant même que l'économie nationale n'ait été remise sur pied. Depuis
l'adoption des recommandations du Conseil Economique du Canada en 1991,
la politique nationale vise l'admission annuelle d'un nombre d'immigrants
permanents équivalent à au moins 1% de la population, sans que ce flux
soit ajusté en fonction des conditions macro-économiques. Cet objectif
est considéré comme un objectif « crucial pour l'avenir du Canada ». Les
auteurs de la réforme de 2001 ont réitéré l'engagement du pays dans
la promotion de l'immigration en tant que valeur nationale. Ainsi, ils
ont adopté des mesures « afin que les citoyens canadiens, les résidents
permanents et les réfugiés puissent retrouver leur famille le plus vite
possible ». La catégorie « famille » a été élargie par des mesures
réglementaires comprenant une hausse de l'âge de l'enfant à charge,
de 19 ans à 22 ans ; aussi, dans les cas du parrainage du conjoint, du
conjoint de fait et des enfants à charge, le refus d'immigration ne peut
plus être fondé sur le montant des soins de santé.[7] Depuis
l'adoption le 28 juin 2002 de la Loi sur l'immigration et la protection
des réfugiés, la catégorie des immigrants admis en tant que résidents
permanents est divisée en trois : les immigrants économiques (travailleurs
qualifiés, les gens d'affaires, et les prestataires de soins à domicile),
la catégorie des admissions familiales, et celle des réfugiés. En réaction
à la recrudescence du terrorisme international, la loi a investi les autorités
de pouvoirs d'intervention renforcés pour lutter contre la grande criminalité. La
plus récente réforme canadienne en 2005 a facilité la transformation
du statut d'étudiant en travailleur étranger à contrat à durée déterminée,
et de ce dernier statut en résident permanent. Les
délais d'attente pour la délivrance de visas par les Consulats canadiens
varient, selon les catégories de demande et des pays d'origine des candidats,
entre 3 et 7 ans. Actuellement,
l'immigration contribue 60% de la croissance de la population canadienne.[8] Selon
le recensement canadien de 2001, 18,4% de la population sont nés à l'étranger. Entre
1995 à 2004, le Canada a admis annuellement en moyenne 125.220 immigrants
économiques, les variations annuelles étant fortement corrélées à
la baisse avec les crises économiques en Asie en 1997 et les attaques
du 11 septembre 2001. Depuis
1995, 50% des candidats admis à la résidence permanente ont entre 25
et 44 ans. D'autre
part, 50% des admis à la résidence permanente proviennent de la zone
Asie-Pacifique. En
2004, presque 70.000 des admis dans la catégorie économique étaient
originaires des pays de la zone Asie-Pacifique. Le
revenu annuel moyen des immigrants ($ 29.337) se situe pratiquement au
même niveau que celui des Canadiens ($ 29.952), et le taux de chômage
des immigrants est le même que celui des Canadiens (7.4%). Ils sont surreprésentés
dans la population titulaire de diplômes universitaires (29%) et normalement
représentés dans celle des personnes n'ayant pas obtenu l'équivalent
du Bac (19%). C'est
dans ce contexte que le Canada pratique « un système de sélection des
travailleurs qualifiés et des gens d'affaires immigrants ». Est-il
réaliste d'imaginer que la France réussira dans la concurrence internationale
pour les travailleurs étrangers qualifiés sans leur proposer des conditions
d'accueil équivalentes à celles proposées ailleurs, notamment pour l'accueil
de leurs familles et en termes de tolérance pour leurs cultures ? Actuellement,
la France connaît le plus bas taux de migration annuel net (0,07%) des
pays du G7 (le Japon est à 0,1%) et bien en deçà de la moyenne (0,6%).[9]
Entre 2001 et 2002, alors que la France a traditionnellement été créditrice
des flux migratoires à l'intérieur de l'Union Européenne, le nombre
de ressortissants des autres pays de la zone établies sur son territoire
a même diminué de 1,2%. Le
Canada admet annuellement sur son territoire une quantité d'étrangers,
toutes catégories confondues, correspondant à 1,3% de sa population alors
que la France n'a admis en 2003 que 216.589 étrangers,[10]
y compris les ressortissants des autres pays de l'Union Européenne, ce
qui ne correspond qu'à 0,4% de la population française. Pour
susciter une demande d'immigration vers la France suffisante parmi le public
ciblé à l'étranger pour que la sélectivité à la canadienne soit possible,
comment évitera-t-on de tripler, au moins, le nombre d'étrangers annuellement
admis sur le territoire ? Considérant
les différences des contextes nationaux, le modèle canadien de la sélectivité
des immigrants économiques serait difficilement transposable en France,
même à le supposer désirable. Surtout
les orientations de la réforme actuelle éloignent le cadre législatif
français du modèle canadien. La
réforme en cours rallonge les délais avant que l'immigré ne puisse déposer
une demande de regroupement familial de 12 à 18 mois (sans compter la
durée d'étude de la demande qui est souvent d'au moins un an).[11] Elle
ajoute des conditions pour l'obtention d'un titre de résident.[12] Pour
autant la possibilité de mettre en oeuvre une politique de sélectivité
est compromise car la France est rendue moins compétitive sur le marché
global des travailleurs qualifiés et des gens d'affaires. 3.
– La catégorie des gens d'affaires Les
volets de la politique canadienne manquant dans la réforme française
par rapport à la sélectivité des immigrants correspondent à la catégorie
« gens d'affaires », et plus particulièrement la sous-catégorie des
« investisseurs », les deux autres sous-catégories (« entrepreneurs
» et « travailleurs autonomes ») figurant dans la législation française
avant même la réforme récente, bien que comportant des conditions moins
attrayantes et des dénominations différentes.[13] En
2004, les programmes de la Province de Québec et du Gouvernement fédéral
ont récolté des investissements de $ 272.000.000 et de $ 718.800.000
respectivement de la part des 2.477 principaux demandeurs et de leur famille. Les
investisseurs proviennent de nombreux pays, dont la majorité de la Chine,
de Taiwan, de la Corée et de Hong Kong. Tous
les candidats dans la catégorie des « gens d'affaires » doivent obtenir
environ 35 sur 100 points[14]
attribués selon les critères suivants dans les limites indiquées: Maximum
de points Âge Compétence
en français et en anglais Capacité
d'adaptation 25 35 10 24 6 Cinq
années d'expérience méritent 35 points, le candidat entre 21 et 49 ans
obtient 10 points, un diplôme Bac+3 justifie 22 points, la maîtrise de
l'une ou l'autres des langues officielles vaut 12 points, la maîtrise
des deux valant 8 de plus, et un voyage d'études préliminaire au Canada
fait engranger encore six points. Le
programme « investisseurs » cible les personnes disposant d'actifs nets
d'au moins $ 800 000 et dotées d'une expérience dans l'exploitation d'une
entreprise. Les
investissements qualifiant les demandeurs pour admission à la résidence
permanente (au moins $ 400 000) sont versés au Gouvernement fédéral
qui les rétrocède aux provinces et territoires pour créer des emplois
et développer leurs économies. Les provinces conservent les fonds pendant
cinq ans et en garantissent le remboursement. Les investisseurs ne sont
pas tenus de lancer une entreprise au Canada. Pour
être qualifié en tant qu'immigrant investisseur,[15]
les demandeurs doivent : -avoir
géré une entreprise admissible en contrôlant un pourcentage de ses capitaux
propres pendant au moins deux ans au cours des cinq années avant la date
de la demande ou -avoir
géré au moins cinq salariés à temps plein (ou équivalent) par an dans
une entreprise pendant au moins deux ans au cours des cinq années avant
la date de la demande ou -avoir
combiné un an de chaque type d'expérience. Même
les petites entreprises sont admissibles puisque leur chiffre d'affaires
annuel doit excéder $ 500.000, leurs bénéfices annuels $ 50.000 et leurs
actifs nets $ 125.000. Le
Programme « entrepreneurs » attireles
immigrants expérimentés qui « participeront activement à la gestion
d'une entreprise au Canada », qui contribuent au développement économique
et qui créent des emplois. Au-delà de la preuve de leur expérience en
affaires, les candidats doivent démontrer un actif net d'au moins $ 300.000. Pour
se qualifier dans le cadre du programme « travailleurs autonomes », les
candidats doivent avoir l'intention et la capacité de subvenir à leurs
besoins par leur activité économique. Dans cette sous-catégorie, les
autorités canadiennes incluent les sportifs professionnels et les professionnels
de la culture ainsi que les demandeurs ayant l'intention et la capacité
d'acheter et d'exploiter une ferme au Canada. Les
gens d'affaires selon la classification canadienne sont traités dans le
cadre français sous différentes désignations. En
vertu du nouvel article 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers
et du droit d'asile (le Code), la carte de séjour temporaire autorisant
l'exercice d'une activité professionnelle est délivrée entre autres
aux étrangers -qui
viennent exercer une profession commerciale, industrielle ou artisanale
à condition notamment qu'ils justifient d'une activité économiquement
viable et compatible avec la sécurité, la salubrité et la tranquillité
publiques et qu'ils respectent les obligations imposées aux nationaux
pour l'exercice de la profession envisagée et à ceux qui -qui
viennent exercer une activité professionnelle non soumise à l'autorisation
et qui justifient pouvoir vivre de leurs seules ressources. Le
nouvel article 315 du Code, dont les modalités d'application seront définies
par décret, est annoncé comme créant une nouvelle catégorie de séjour
« compétences et talents » pour l'étranger « susceptible de participer,
du fait de ses compétences et de ses talents, de façon significative
et durable au développement économique ou au rayonnement, notamment intellectuel,
scientifique, culturel, humanitaire ou sportif de la France ou du pays
dont il a la nationalité ». Elle est accordée pour une durée de trois
ans et elle est renouvelable. Ce titre de séjour est attribué au vu des
aptitudes de l'étranger, du contenu de son projet et en particulier de
la nature de l'activité qu'il se propose d'exercer et de l'intérêt de
ce projet et de cette activité pour la France et pour le pays dont l'étranger
a la nationalité. Son titulaire pourra exercer toute activité professionnelle
liée à son projet. Le conjoint et leurs enfants d'un étranger titulaire
de la carte de séjour mentionnée bénéficient de plein droit d'un titre
de séjour. En
fait, le cadre du nouvel article 315 du Code offre un premier titre de
séjour rallongé d'un à trois ans par rapport aux dispositions déjà
en vigueur mais l'étranger satisfaisant aux conditions de la nouvelle
disposition aurait vraisemblablement obtenu une autorisation d'immigration
sous le régime en vigueur avant la réforme.[16]
Critères
de sélection
4.
– Conclusion
L'immigration
sélective à la canadienne s'intègre dans un contexte historique et social
dont on imagine difficilement la transposition en France mais sans lequel
la sélectivité risque fort d'échouer.
Par
contre, il eût été judicieux de suivre l'exemple canadien d'admission
au séjour des étrangers en échange d'un investissement minimal car un
tel programme créerai un facteur d'attraction des étrangers tout en les
écrémant automatiquement, et il créerait une source publique de fonds
d'investissement (éventuellement redistribués aux régions suivant l'exemple
canadien), tout en minimisant le risque d'incompatibilité sociale et culturelle.
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